Ce jeudi 4 juin à Yaoundé, l’État du Cameroun, Africa Global Logistics (AGL) et la société minière CAMALCO ont apposé leur signature au bas d’un mémorandum d’entente destiné à sortir de l’ornière un projet ferroviaire attendu depuis des années : la ligne Edéa–Kribi–Lolabé–Campo. La cérémonie, présidée par le ministre des Transports Jean Ernest Massena Ngalle Bibehe à l’hôtel Starland, ne constitue pas encore une décision finale d’investissement, mais elle pose les fondations d’un partenariat public-privé qui pourrait redessiner en profondeur la carte des corridors de fret au Cameroun.
Pour AGL, premier opérateur logistique multimodal en Afrique, l’enjeu dépasse largement le simple chantier ferroviaire. Il s’agit de consolider son rôle de chef d’orchestre entre les ports, les rails et les zones minières, une ambition que Philippe Labonne, président d’AGL, a résumée en une formule : « Grâce à notre expertise ferroviaire et à notre forte présence dans les infrastructures portuaires, notamment au port de Kribi, nous contribuons à bâtir des solutions logistiques intégrées et des corridors performants, au service de la transformation économique du pays. »
Derrière cette signature se profile en réalité une nécessité industrielle presque vitale pour CAMALCO, la filiale camerounaise du groupe australien Canyon Resources. Depuis sa création en 2018, la société prépare l’exploitation du gisement de bauxite Minim Martap, dans l’Adamaoua, avec des réserves estimées à 144 millions de tonnes et une ressource totale frôlant le milliard de tonnes. L’objectif annoncé est ambitieux : produire 10 millions de tonnes de bauxite de haute qualité par an, grâce à un investissement global de 446 millions de dollars. Mais pour évacuer un tel volume, une chaîne logistique « mine-port » fiable est impérative.
À court terme, CAMALCO mise encore sur Douala, où elle a investi près de 10 milliards de FCFA pour renforcer sa participation dans Camrail et sécuriser ses accès portuaires, avec une première expédition programmée pour la fin 2026. Pourtant, le port de Douala, coincé dans l’estuaire du Wouri, souffre de contraintes nautiques qui alourdissent les coûts et les délais pour des flux minéraliers massifs. C’est là que Kribi et son port en eau profonde entrent en scène comme une alternative naturelle. Rana Pratap Singh, directeur général de CAMALCO, ne s’y est pas trompé : « Ce projet ferroviaire constitue un maillon essentiel pour sécuriser et optimiser l’évacuation des ressources issues du projet Minim Martap. Il permettra de renforcer la compétitivité de la filière minière tout en s’inscrivant dans une dynamique de partenariat structurant avec l’État et AGL. »
Le mémorandum signé à Yaoundé fixe les règles du jeu. Il prévoit l’actualisation des études de faisabilité, la conception, le montage financier, la construction, l’exploitation et la maintenance de cette infrastructure dont le linéaire est évalué entre 144 et 180 kilomètres selon les versions. Dans ce cadre, le tandem AGL-CAMALCO assume la recherche des financements et la conduite des études complémentaires, tandis que l’État camerounais facilite l’accès aux données existantes, met à disposition les études antérieures et accompagne le projet vers sa phase opérationnelle.
Le choix d’un partenariat public-privé n’est pas anodin : il permet de mobiliser l’expertite technique et les capitaux du privé sans grever immédiatement les finances publiques, tout en laissant à l’État un rôle de facilitateur et de garant. Pour le ministre des Transports, cette signature traduit « la volonté du gouvernement de doter le Cameroun d’infrastructures ferroviaires modernes, adaptées à ses ambitions économiques », conformément à la Stratégie nationale de développement 2020-2030. Pourtant, plusieurs zones d’ombre subsistent : le coût total du projet, le calendrier précis, le phasage des travaux, ainsi que les impacts environnementaux, fonciers et sociaux du tracé n’ont pas encore été dévoilés. Autant d’inconnues qui feront la différence entre une simple déclaration d’intention et un véritable chantier structurant.
Ce mémorandum d’entente, aussi solennel soit-il, reste une étape préliminaire. Mais il a au moins le mérite de remettre le corridor ferroviaire du Sud au cœur de l’agenda des grands projets camerounais, avec AGL comme conducteur de train.

