Le paiement mobile n’est plus un simple phénomène de mode au Cameroun : il est devenu un pilier structurant de l’économie numérique nationale. En 2024, le pays représentait à lui seul 65 % de l’ensemble des comptes Mobile Money enregistrés au sein de la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC). Un chiffre éloquent qui traduit à la fois la maturité du marché camerounais et l’ampleur du retard à combler dans les pays voisins.
Un marché dominé mais en recomposition
Depuis plusieurs années, MTN Mobile Money (MoMo) et Orange Money se partagent l’essentiel du marché camerounais du paiement mobile. MTN, notamment, a récemment actualisé sa grille tarifaire pour les opérations de retrait en 2025, un signal fort que l’opérateur entend consolider sa position tout en adaptant son modèle économique aux réalités d’un marché de plus en plus concurrentiel. Ces ajustements de tarifs, scrutés de près par les utilisateurs et les observateurs sectoriels, témoignent d’un secteur qui cherche à équilibrer accessibilité pour les populations et viabilité financière pour les plateformes.
Mais au-delà des acteurs historiques, c’est l’arrivée imminente d’un nouveau compétiteur qui retient l’attention : Blue Mobile Money, le service porté par Camtel, l’opérateur public des télécommunications. L’entreprise est actuellement en phase de finalisation de son organisation interne, notamment sur les modalités de rémunération de son équipe managériale, avant un lancement officiel dont les contours restent encore à préciser. L’entrée de Camtel dans l’arène pourrait bousculer les équilibres établis et offrir une alternative aux millions de Camerounais encore sous-bancarisés.
Camtel s’arme d’un partenariat stratégique avec Ethio Telecom
Pour ne pas arriver sur le marché les mains vides face à des concurrents aguerris, Camtel a décidé de s’appuyer sur une expertise venue du continent africain lui-même. Le partenariat noué avec Ethio Telecom, l’opérateur national éthiopien, illustre une nouvelle forme de coopération que certains analystes qualifient de dynamique « Sud-Sud ». L’Éthiopie, qui a développé une expertise reconnue dans le déploiement de services financiers mobiles à grande échelle, joue ici le rôle de mentor stratégique pour accompagner Camtel dans la structuration et le déploiement de son offre.
Cette approche marque une rupture avec le schéma classique qui voit les pays africains se tourner systématiquement vers des partenaires européens ou nord-américains pour leurs transferts technologiques. Faire appel à un pair africain ayant relevé des défis similaires en matière d’inclusion financière constitue un choix porteur de sens, tant sur le plan économique que symbolique.
Le Mobile Money s’invite dans les espaces du quotidien
L’expansion du Mobile Money au Cameroun ne se limite plus aux applications et aux points de vente dédiés. Le Conseil National des Chargeurs du Cameroun (CNCC) a exprimé sa volonté d’intégrer des services bancaires et de Mobile Money directement dans ses centres de vie, après avoir déjà réussi à y implanter des stations-service. Cette démarche vise à transformer ces espaces multifonctionnels en véritables hubs de services pour les populations locales.
Cette initiative reflète une tendance de fond : l’intégration du paiement mobile dans des environnements physiques où se concentrent les flux de personnes et d’échanges commerciaux. En rapprochant les services financiers des lieux de vie, le CNCC contribue à réduire les obstacles géographiques et psychologiques qui freinent encore l’adoption du Mobile Money dans certaines franges de la population.
Les défis qui subsistent
Malgré ces avancées significatives, le secteur doit encore surmonter plusieurs obstacles pour atteindre son plein potentiel :
- L’interopérabilité entre les différentes plateformes reste perfectible, limitant la fluidité des transactions entre utilisateurs de réseaux distincts.
- La confiance des utilisateurs dans la sécurité des transactions demeure un enjeu, notamment dans les zones rurales où la culture numérique est encore en construction.
- La réglementation doit évoluer au rythme de l’innovation pour encadrer efficacement les nouveaux entrants comme Blue Mobile Money tout en stimulant la concurrence.
- Les coûts de transaction, perçus comme élevés par une partie des usagers, constituent un frein à l’utilisation intensive des services.
Un secteur à fort potentiel de croissance
Avec une population jeune, un taux de pénétration mobile en hausse constante et une demande croissante de services financiers accessibles, le Cameroun dispose de tous les atouts pour approfondir encore davantage son leadership régional en matière de Mobile Money. L’arrivée de Camtel et les ambitions d’acteurs comme le CNCC devraient alimenter une dynamique concurrentielle bénéfique, à condition que les pouvoirs publics accompagnent cette transformation par un cadre réglementaire adapté et une politique volontariste d’inclusion financière numérique.
Le Mobile Money camerounais n’en est clairement plus à ses balbutiements. Il entre dans une phase de maturité exigeante, où la différenciation par la qualité de service, la couverture territoriale et la pertinence tarifaire deviendra déterminante pour conquérir les segments de population encore éloignés de ces outils financiers du quotidien.

