Au Cameroun, l’état du réseau routier national est à la fois un baromètre de l’activité économique et un défi budgétaire permanent. Avec un linéaire estimé à 122 000 kilomètres, dont seulement 8,7 % sont bitumés, l’entretien des infrastructures constitue une priorité absolue pour les pouvoirs publics. À ce titre, le transport routier, qui représente environ 80 % de la création de richesse dans la branche « transport, entrepôts et communication », est le principal vecteur d’échanges de biens et de services. Cependant, préserver ce patrimoine routier a un coût : les études du ministère des Travaux publics évaluent le besoin annuel d’entretien à près de 800 milliards de FCFA, tandis que la loi de finances 2026 ne prévoit qu’une enveloppe de 60 milliards de FCFA pour le Fonds Routier. Confronté à ce gouffre financier, le Fonds Routier, réorganisé par le décret n° 2025/293 du 10 juillet 2025, a commandé à l’Institut National de la Statistique (INS) une étude approfondie sur le système de collecte de ses deux principales ressources : la Taxe Spéciale sur les Produits Pétroliers (TSPP) et le produit des amendes liées au dépassement de la charge au pesage routier. Cette étude, dont les résultats ont été restitués le 4 septembre 2026 à Yaoundé lors d’un atelier présidé par le ministre délégué auprès du ministre des Finances, Abdoulaye Yaouba, dresse un état des lieux sans complaisance des mécanismes de financement du secteur routier et ouvre des pistes concrètes pour colmater les brèches.
L’étude avait pour objectif général d’évaluer la performance de ces circuits de collecte et de reversement afin d’en identifier les forces, les faiblesses et les menaces, tout en proposant des mesures correctives. Pour ce faire, l’INS a adopté une méthodologie rigoureuse articulée autour de travaux préparatoires, d’une collecte de données sur le terrain et d’une exploitation statistique poussée. Dans le cadre de la TSPP, les enquêteurs ont procédé à un recensement exhaustif des acteurs clés, incluant le MINTP, le MINFI, la SCDP, la SONARA et les différents marketers. S’agissant des amendes de pesage, un échantillonnage non probabiliste (méthode des unités types) a permis de retenir cinq postes de pesage stratégiques répartis sur les réseaux Nord, Ouest et Sud, parmi lesquels Manwi, Bekoko, Nomayos, Mandjou et Ebang. La campagne de collecte, menée de mi-septembre à mi-octobre 2025, a abouti à un bilan quantitatif significatif avec 5 408 fiches de comptages et 1 176 fiches récapitulatives renseignées, couvrant 100 % des postes échantillonnés. Toutefois, la réticence de certains acteurs, notamment des marketers et des chefs de postes comptables, a limité le taux de réalisation global à 86,2 %, reflétant les difficultés de transparence inhérentes à ces filières.

Les résultats obtenus par l’INS révèlent des écarts structurels préoccupants entre les recettes potentielles et les recettes effectivement collectées. Concernant la TSPP assise sur les carburants (essence et gasoil) issus du circuit formel, les estimations indiquent un potentiel moyen de 186,2 milliards de FCFA sur la période 2022-2024, contre une moyenne observée de 162,3 milliards, soit un manque à gagner annuel de 23,9 milliards de FCFA, correspondant à un taux de déperdition de 14,7 %. À ces pertes s’ajoutent les flux issus du commerce transfrontalier informel, particulièrement alimenté par les importations en provenance du Nigéria, dont le manque à gagner est évalué à 17,1 milliards de FCFA par an. En intégrant cette dimension, le potentiel réel de la TSPP sur les carburants s’élèverait à 190 milliards de FCFA en 2024. Si l’étude note que la TSPP sur le gaz naturel, d’un montant de 2,13 milliards, affiche un écart minime de 0,3 %, elle met en lumière une piste d’optimisation majeure : l’élargissement de l’assiette fiscale aux lubrifiants, dont le potentiel est estimé entre 19,5 et 32,9 milliards de FCFA par an selon les scénarios de tarification envisagés.

S’agissant du produit des amendes au pesage routier, le diagnostic est tout aussi édifiant. Alors que les recettes observées sont passées de 2,3 milliards de FCFA en 2023 à 2,8 milliards en 2024, grâce à la mise en service de nouvelles stations, l’étude estime le potentiel réel à 3,6 milliards de FCFA pour la même année, faisant ressortir une déperdition de 862 millions, soit un taux de perte de 31,1 %. Ce rendement insatisfaisant est attribué à une pluralité de facteurs révélés par l’analyse FFOM : la vétusté et les dysfonctionnements récurrents des ponts bascule, le délestage sauvage des surcharges avant l’entrée en station, l’absence d’infrastructures de stockage pour les produits délestés, les cas de fraude et de corruption, ainsi que les retards de paiement des primes aux personnels des stations. Sur les 28 stations de pesage que compte le pays, les écarts de performance sont notables, avec un pourcentage de véhicules en surcharge variant de 2,9 % à 23,7 % selon les axes, et un taux de non-pesée oscillant entre 3,1 % et 22,9 %, ce qui prive le Fonds Routier de ressources cruciales alors que les routes continuent de se dégrader.
Face à ce constat alarmant, l’atelier de restitution a permis d’établir un consensus sur les priorités d’action et de formuler des recommandations claires, assorties de responsables et d’horizons de mise en œuvre. Pour la TSPP, les pistes d’amélioration portent sur un renforcement des contrôles douaniers aux frontières avec le Nigéria pour réduire la contrebande, la mise en place de mécanismes de taxation des flux informels, et surtout un plaidoyer soutenu du Fonds Routier pour une révision à la hausse de sa quote-part et pour l’adoption d’un prélèvement proportionnel plutôt qu’un forfait. L’automatisation des déclarations et le croisement des données entre les douanes et les services fiscaux sont également recommandés pour lutter contre les sous-déclarations. Quant au pesage routier, les propositions sont opérationnelles : entretien préventif des ponts bascule, équipement des stations en magasins de délestage et en solutions solaires pour pallier les coupures d’énergie, installation de vidéosurveillance et de caméras intelligentes, et enfin, révision des primes des agents pour les déconnecter du montant des amendes collectées, afin de privilégier la préservation du patrimoine routier plutôt que la simple perception de pénalités. L’étude évalue l’incidence potentielle de ces mesures à plusieurs milliards de FCFA supplémentaires, avec des scénarios allant de 9,3 milliards pour la seule réduction de la contrebande à plus de 26 milliards pour la taxation des lubrifiants.

En définitive, cette étude de l’INS marque une étape décisive dans la quête de financements durables pour l’entretien routier au Cameroun. En mettant en lumière des déperditions annuelles qui se chiffrent en dizaines de milliards de francs CFA, elle offre aux décideurs une feuille de route précise et chiffrée pour optimiser la mobilisation des ressources existantes. Au-delà des simples recommandations, elle insuffle une dynamique nouvelle dans la gouvernance du Fonds Routier en prônant la transparence, la digitalisation et une coopération renforcée entre les administrations. Le ministre délégué auprès du ministre des Finances a d’ailleurs salué la qualité du travail produit, tandis que l’administrateur du Fonds Routier, Aubin Essaïe Moussa, a insisté sur l’urgence d’implémenter ces réformes pour combler le fossé entre les besoins colossaux de 800 milliards et les moyens actuels, afin de doter le Cameroun d’un réseau routier digne de ses ambitions économiques et sociales.

