Trente tonnes à Douala, vingt-huit à Edéa, trente et une à Yaoundé… Sans décharger ni ajouter la moindre marchandise, les chiffres s’affolent. Sur les corridors d’Afrique centrale, les chauffeurs routiers tirent la sonnette d’alarme : face à des équipements de pesage aux résultats incohérents, ils sont les premières victimes d’un système où l’arbitraire règne en maître. Entre sauvegarde du patrimoine routier et soupçons de fraude, enquête sur ces stations de contrôle devenues zones de non-droit. Un voyage de presse organisé le 12 février dernier par l’Observatoire des Pratiques Anormales (OPA-AC) a permis de lever le voile sur ces tracasseries qui plombent l’économie régionale.
C’est un parcours du combattant de près de 1 500 kilomètres. Pour relier Douala, poumon économique du Cameroun, à N’Djamena ou Bangui, les chauffeurs routiers doivent braver bien plus que la fatigue et les aléas de la route. Leur calvaire se joue souvent à l’arrêt, sous le regard impassible des ponts bascules.
Du 12 au 19 février 2026, une équipe de journalistes a sillonné les principaux corridors de la Cemac (Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale) dans le cadre d’une mission de sensibilisation pilotée par l’OPA-AC. Financé par l’Union Européenne et géré par l’ISSEA, cet observatoire a pour mission de documenter et de lutter contre les pratiques anormales qui entravent le commerce régional. Les escales programmées sur des points névralgiques comme les gares de pesage de Yassa, Kribi, Edéa, Mbankomo, ou encore Garoua-Boulaï, ont révélé une réalité préoccupante : l’incohérence généralisée des contrôles de poids.
Le cri du cœur des chauffeurs : “Les poids ne sont pas les mêmes”
Le témoignage d’Adamou Ayouba, un chauffeur rencontré au pont bascule de Mbankomo, est éloquent. Il effectue régulièrement la liaison Douala-N’Djamena et décrit une loterie quotidienne.
“Je suis quitté de Douala, au pont bascule d’Edéa, ça m’a pas frappé. Dès que j’ai arrivé ici à Yaoundé, ça m’a frappé 95 000 francs CFA”, raconte-t-il, désabusé. “A Douala, j’ai chargé 25 tonnes. 25 tonnes, ça m’a pas frappé à Edéa. Arrivé ici à Yaoundé, ça m’a frappé. Si tous les ponts bascules étaient les mêmes, on n’avait pas de problème. […] Les ponts bascules ne sont pas les mêmes. Ce sont les poids qui ne sont pas les mêmes.”
Pour ce chauffeur, qui énumère la dizaine de postes de pesage sur son trajet jusqu’à N’Djamena, les amendes fluctuent sans raison apparente. “Souvent, ça te frappe 100 000, moins de 100 000, 80 000, 50 000. Ça ne frappe pas le même poids. Et c’est le problème qui revient. Pour nous les chauffeurs, tous les jours c’est comme ça”, déplore-t-il, résumant le sentiment d’injustice et d’arbitraire qui prévaut.
Ce sentiment est partagé par Ali Arouna, du Groupe Transat, qui assure la liaison Douala-Bangui. Lui aussi pointe du doigt ces disparités techniques qui deviennent un outil de racket. “Notre problème est là sur le problème de pesage. C’est ça le grand problème. Les pesages sont différents. […] Nous, les chauffeurs, on voit que c’est le même chargement. Mais dès que tu montres l’autre ticket, si ça, ça ne frappe pas. L’autre dit autre chose. Voilà la différence.”
Akonolinga, le point noir du corridor de l’Est
Sur l’axe menant à Bangui, un nom revient avec insistance : Akonolinga. Ce point de contrôle est devenu synonyme de tracasserie pour les conducteurs. Ali Arouna détaille avec amertume l’absurdité de la situation. “À Yaoundé, on m’a pris au moins 7 200 et quand j’arrive à Akonolinga on me mange 34 000 francs. Je suis obligé de payer, j’ai fait deux tours et c’est toujours sorti 34 000. On m’a dit toujours les 34 000 francs.“
Interrogé sur la norme légale, le chauffeur est formel : le maximum autorisé est de 28 tonnes. “On n’accepte pas que vous ajoutiez une tonne“, précise-t-il. Pourtant, malgré le respect apparent de cette jauge, les amendes pleuvent. Tamba Merlin, un autre chauffeur sur le même axe, confirme que le problème est récurrent. “Ça peut arriver que le conteneur soit mal chargé, qu’on ait mis en surcharge, qu’on n’ait pas équilibré. On paie nos amendes. Mais le jour où les amendes nous ont coûté le plus cher en sortant de Douala jusqu’à Bangui, c’était 50 000”, explique-t-il, laissant entendre que l’amende est parfois devenue une variable d’ajustement budgétaire plutôt qu’une sanction justifiée.
Plus de 150 points de contrôle informels, un “péage” qui ruine le consommateur
Si les chauffeurs subissent en première ligne, l’impact de ces “pratiques anormales” se répercute jusqu’au consommateur final. Mahamat Djibrine, président du Syndicat des commissionnaires agréés en douanes et transitaires du Tchad (SYCODAF-TCHAD), rencontré lors d’un atelier à Douala, a dressé un constat alarmant sur le corridor Douala-N’Djamena.
“Une fois que nous quittons l’enceinte portuaire pour prendre le corridor qui va nous conduire jusqu’à N’Djamena, nous avons décelé plus de 150 checkpoints. Or officiellement, il n’y a que quatre checkpoints“, a-t-il révélé. Cette myriade de barrières informelles est un gouffre financier. “Nous payons beaucoup d’argent en termes de pots-de-vin. Et cela oscille entre 300 000 et 350 000 francs CFA par convoyage.”
Un coût qui ne disparaît pas dans la nature. “Les importateurs insèrent tous ces frais indus dans le prix d’achat des marchandises, et c’est malheureusement le consommateur final qui en pâtit. Cela impacte donc sur le panier de la ménagère”, a déploré M. Djibrine.
Des progrès en demi-teinte et des besoins criants
Malgré ce tableau sombre, tous les acteurs reconnaissent des efforts. La réhabilitation de certaines routes a réduit les temps de trajet, passant de deux semaines à une semaine pour la liaison Douala-Bangui, selon Ali Arouna. Le nombre de postes de contrôle officiels a également été réduit.
Cependant, la culture du “péage informel” a la vie dure. “Une personne qui a déjà pris goût de toucher l’argent facilement ne peut pas du jour au lendemain abandonner cette pratique. Il faut un travail de sensibilisation pour changer les mentalités”, a plaidé Mahamat Djibrine, qui place ses espoirs dans l’action de l’OPA-AC et une “volonté politique” forte.
Au-delà du pesage et des contrôles, les chauffeurs lancent d’autres appels. Ali Arouna interpelle ainsi le ministère du Tourisme sur l’état déplorable des aires de repos et des parkings, essentiels pour la sécurité et la dignité des conducteurs lors de leurs voyages d’une semaine.
Alors que l’OPA-AC poursuit sa mission de documentation et de sensibilisation, cette “guerre des kilos” illustre le fossé persistant entre les textes régissant l’intégration sous-régionale et la réalité du terrain. Tant que les ponts bascules afficheront des poids différents pour un même camion, et que l’ombre des 150 checkpoints informels planera sur les corridors, le rêve d’un commerce fluide et compétitif en Afrique centrale restera une chimère.

