ECONOMIE

Corridors d’Afrique Centrale : L’ISSEA dresse un bilan positif de la lutte contre les tracasseries routières

Written by Annette Olinga


Sous l’égide de la CEMAC et avec le soutien financier de l’Union Européenne, l’Institut Sous-régional de Statistique et d’Économie Appliquée (ISSEA) a tenu, le mercredi 11 mars 2026 à Yaoundé, l’Atelier Régional de Clôture de l’Observatoire des Pratiques Anormales sur les corridors d’Afrique Centrale (OPA-AC). Cette rencontre a marqué l’aboutissement d’un projet majeur qui, depuis plusieurs années, s’est attaché à documenter et à quantifier les entraves à la fluidité du commerce intracommunautaire.

Placé sous le haut patronage du Ministre de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du Territoire, représenté par Paul Tassong, cet atelier a réuni les principales parties prenantes régionales autour d’un constat partagé : si les obstacles persistent, les efforts conjugués des États et des institutions commencent à porter leurs fruits.

Un observatoire au chevet du commerce régional

L’objectif de l’OPA-AC était clair : ausculter en profondeur les principaux axes routiers de la sous-région, véritables artères du commerce, pour y déceler les “pratiques anormales” qui ralentissent le transit et en augmentent le coût. Pendant plusieurs années, les enquêteurs de l’ISSEA ont sillonné des corridors stratégiques comme les axes Douala–N’Djamena et Douala–Bangui, élargissant par la suite leurs investigations aux ports de Douala et de Kribi.

Les résultats, officiellement restitués lors de cet atelier, dressent un tableau contrasté mais porteur d’espoir. Comme l’a souligné le Directeur Général de l’ISSEA Dr. Marcel Opoumba , dans son discours, l’impact de l’observatoire est bien réel et mesurable.

Le bilan, on peut dire qu’il est positif parce qu’il y a eu beaucoup de changements.”

De 104 à 79 points d’arrêt : la preuve par les chiffres

L’exemple le plus frappant de cette évolution est celui du corridor Douala–N’Djamena. En 2021, lors des premières enquêtes, les équipes de l’ISSEA avaient recensé une situation alarmante.

Lorsque nous avons commencé avec l’Observatoire en 2021, sur le corridor le plus long, c’est à dire Yaoundé-Ndjamena en axe direct (1840 kilomètres), on avait constaté 104 points d’arrêt. Cela veut dire qu’il y a les policiers, les gendarmes, les douaniers mais également les péages. Sur les 104, il y avait 70 points de contrôle (gendarmerie, police, douane et contrôles mixtes), dont 60 du côté du Cameroun et 10 du côté du Tchad.”

Face à ce constat, l’OPA-AC n’est pas resté un simple exercice de collecte de données. Les informations ont été remontées au niveau des États et des institutions communautaires.

Nous avons donc fait remonter les informations au niveau des pays. Grâce à l’OPA, la CEMAC a créé ce qu’on appelle la brigade mixte, qui est sous la supervision du Comité de Pilotage du Corridor (CCPA). Au niveau des États, il y a eu des contrôles inopinés.”

Cette réactivité a permis d’obtenir des résultats concrets en l’espace de quelques années. Les enquêtes menées en 2025 ont montré une nette amélioration :

Ce qui fait qu’en 2025, lorsque nous avons de nouveau contrôlé, nous sommes passés de 104 à 79 points d’arrêt. Sur les 79, on n’a que 46 points de contrôle (40 au Cameroun et 6 au Tchad).

Un impact direct sur les coûts pour les transporteurs

La réduction du nombre de barrières a eu une conséquence directe et vertueuse sur le coût du transport, un élément clé pour la compétitivité des économies locales. Là encore, les données de l’observatoire sont édifiantes.

Sur l’axe particulièrement coûteux de Yaoundé à Bangui, le poids des tracasseries se chiffrait à environ 2000 francs CFA tous les 100 kilomètres.

L’évolution la plus spectaculaire concerne l’axe Yaoundé-Libreville.

Au niveau de l’axe Yaoundé-Libreville, au départ quand on a commencé les enquêtes, les gens dépensaient environ 250 000rancs CFA tous les 100 km. En 2025, c’est descendu à 125, 150 000 francs CFA.”

Cette baisse significative des “pots-de-vin” et des coûts informels est une victoire majeure pour l’ISSEA et ses partenaires. Elle démontre que la transparence et le suivi statistique peuvent avoir un effet dissuasif sur les pratiques anormales.

Une méthodologie robuste, étendue aux ports

Pour le Directeur Général de l’ISSEA, ces résultats sont le fruit d’une méthodologie rigoureuse et adaptable.

Tout ceci, c’est grâce à une méthodologie qui est très robuste. On a fait un tirage aléatoire stratifié, avec deux stratifications : les lieux (par exemple, Yaoundé-Djaména, Douala-Yaoundé, ou Yaoundé-Libreville) et les types de cargaison.”

Cette rigueur scientifique a permis d’identifier un chaînon manquant : le milieu portuaire. Ne connaissant pas les dysfonctionnements en amont, dans les enceintes portuaires de Douala et Kribi, l’ISSEA a élargi son champ d’investigation à la demande des parties prenantes. Une démarche saluée par l’institut qui a remercié les Directeurs généraux des deux ports pour leur collaboration. Ces enquêtes ont confirmé que les difficultés routières et portuaires se cumulent, impactant directement les coûts et, in fine, le volume des échanges.

Un enjeu majeur pour une sous-région aux potentialités inexploitées

L’enjeu dépasse largement la simple fluidité du trafic. Il s’agit de la construction d’un marché commun viable. Le constat de départ est paradoxal : l’Afrique Centrale regorge de richesses, mais ses membres échangent très peu entre eux.

Nous avons des potentialités énormes. Nous avons une population d’environ 65 à 66 millions d’habitants en 2025 d’après les estimations de la Banque mondiale. Nos six pays ont un sous-sol très riche, mais les échanges intracommunautaires sont en deçà de 3,5 % des échanges globaux.” a rappelé le Directeur Général de l’ISSEA

C’est précisément pour remédier à cette anomalie que l’observatoire a été mis en place. Paul Tassong, représentant le ministre de l’Économie, a insisté sur cette nécessité :

La compétitivité de ces corridors est mise à mal par des pratiques anormales. Pour rendre plus compétitifs ces corridors, rien de mieux que d’améliorer la compréhension de ces corridors.

L’Union Européenne salue une approche intégrée

Partenaire financier de l’initiative, l’Union Européenne était représentée par Philippe Lacoste, Chargé d’affaires à la Délégation de l’UE au Cameroun. Il a justifié l’engagement européen par une convergence de vues sur les fondements d’une croissance durable.

Nous sommes ravis d’appuyer cette initiative pour plusieurs raisons. D’abord parce que l’Union européenne est basée sur la possibilité d’une croissance basée sur la circulation des personnes, des marchandises et des biens. Nous avons donc été ravis d’appuyer cette initiative parce qu’elle permet justement la libération de la croissance en facilitant les mouvements.

Il a également souligné la complémentarité de cette action avec l’approche “Global Gateway” de l’UE.

L’Union européenne, à travers son approche Global Gateway, participe au développement infrastructurel en partenariat avec les États. Mais construire des infrastructures ne suffit pas. Il faut aussi que sur ces axes, on puisse circuler librement, de manière très visible et sans tracasseries. Parce que les tracasseries ont un coût, et c’est souvent le consommateur, c’est vous, c’est nous, qui les payons.”

Philippe Lacoste a félicité l’ISSEA pour ses compétences et a salué la volonté politique des États d’aborder sans tabou cette question cruciale, condition sine qua non pour permettre aux marchandises de circuler rapidement et à des coûts maîtrisés.

L’Atelier de Clôture de l’OPA-AC n’est donc pas un point final, mais plutôt une étape clé. En fournissant des données précises et en démontrant l’efficacité d’une approche fondée sur la preuve, l’ISSEA a posé les jalons d’une politique régionale des transports plus efficace, transparente et intégrée, seule capable de libérer le potentiel économique de l’Afrique Centrale.

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