Dossier réalisé par André NAOUSSI, Leocadia BONGBEN, Boris NGOUNOU, du réseau MEFAR (Media for Fish and Animal Resources). Avec le soutien de l’ONG AMCO (African Marine Conservation Organization).
Suspendu d’exportation de ses produits de mer vers l’Union européenne depuis janvier 2023, le Cameroun s’est engagé dans une course contre la montre pour réformer son secteur halieutique. Entre nouvelles lois, décrets historiques et réalité amère des pêcheurs artisanaux, le pays tente de préserver ses ressources, sa souveraineté maritime et la sécurité alimentaire de ses populations.
Sur les rivages de Limbé, au sud-ouest du Cameroun, les pirogues s’alignent à l’aube de ce mois de février 2026. Prêtes à affronter une mer devenue incertaine, dangereuse… et chiche. Linos, pêcheur depuis trois décennies, observe l’horizon d’un œil las. « Là où avant je remplissais ma pirogue avec un seul filet, aujourd’hui je dois en poser dix ou douze pour une petite quantité, confie-t-il. La mer ne nourrit plus comme avant. »
À trois cents kilomètres de là, à Mbiako, dans la Sanaga maritime, le constat est identique. Patrick Ngoyi, pêcheur artisanal, a la gorge serrée : « J’ai subi en une année cinq destructions de filets par des bateaux industriels, essentiellement étrangers. Ils viennent jusque dans nos zones. Quand on porte plainte, on nous demande des preuves qu’on n’a pas les moyens d’obtenir. » À Kribi comme à Douala-Édéa, le même cri de détresse résonne. La ressource halieutique s’amenuise, tandis que les tensions entre pêche artisanale et industrielle s’intensifient.
Une ressource pillée, des communautés à bout
En toile de fond, la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) continue de fragiliser un secteur vital pour l’économie camerounaise et pour la sécurité alimentaire de millions de Camerounais. Peter, jeune pêcheur de Kribi, envisage déjà de tout abandonner. « Les bateaux industriels ratissent tout, de jour comme de nuit. Même les petits poissons. À cause de ça, les poissons s’éloignent et deviennent rares. Et pour tout aggraver, ils viennent encore vers les côtes détruire nos filets. »
Les conséquences sont multiples et en cascade : raréfaction des ressources, hausse des prix du poisson sur les marchés locaux, appauvrissement des communautés côtières, chômage, pression accrue sur la sécurité alimentaire, et pertes de ressources financières considérables pour l’État. La pêche industrielle, souvent pratiquée par des navires étrangers ou sous pavillon camerounais, empiète systématiquement sur les zones réservées à la pêche artisanale. Les techniques utilisées sont destructrices : produits chimiques, chaluts, et surtout filets à petites mailles qui ramassent tout, y compris les juvéniles censés assurer la régénération des espèces.
En janvier 2026, l’ONG Global Fishing Watch (GFW) a apporté une preuve accablante : photos satellite à l’appui, des bateaux chinois ont été clairement identifiés opérant dans des aires marines protégées, zones de pêche formellement interdites, à Edéa et Douala.
Le « carton rouge » de l’Union européenne : un électrochoc salutaire
Depuis 2021, le Cameroun est dans le viseur de l’Union européenne, son principal marché d’exportation de produits halieutiques. Le « carton jaune » adressé cette année-là – premières mesures restrictives – n’avait pas suscité les réformes escomptées. La sanction ultime est tombée en janvier 2023 : le « carton rouge », soit l’interdiction totale d’exporter les produits de la pêche camerounaise vers l’UE.
« Ce fut certes un électrochoc, mais aussi un catalyseur qui a réveillé les autorités et mobilisé les partenaires du pays », reconnaît une source autorisée au ministère de l’Élevage, des Pêches et des Industries animales (Minepia). Ces sanctions ont en effet mis en lumière des insuffisances chroniques : absence de contrôle efficace des navires, faiblesse de la traçabilité des captures, non-respect des mesures d’hygiène et de conservation, et application défaillante des normes internationales.
Face à ce constat alarmant, les réformes structurelles ont connu une accélération vertigineuse.
Une avancée juridique historique
L’un des chantiers majeurs a été l’abrogation de l’obsolète loi de 1994, qui embrassait pêle-mêle les secteurs des forêts, des pêches et de la faune. Elle a été remplacée par la loi du 23 décembre 2023 sur la pêche et l’aquaculture. Ce texte de 105 articles modernise en profondeur le cadre juridique et renforce considérablement les sanctions, tant judiciaires que pécuniaires, contre les pratiques illégales.
Dans une célérité peu commune au Cameroun, les trois décrets d’application relevant du Premier ministre ont été signés le 18 mars 2026. La batterie d’arrêtés ministériels et interministériels est déjà élaborée, assure-t-on au Minepia. Une avancée que salue l’ONG AMCO (African Marine Conservation Organization), qui accompagne les pouvoirs publics dans ce processus. « AMCO réaffirme son engagement à poursuivre ses efforts, en collaboration avec les partenaires, pour promouvoir une pêche durable, transparente et responsable au Cameroun », déclare son président, Aristide Takoukam Kamla.
Dans la foulée, le Cameroun a adhéré en avril 2025 à la Charte mondiale pour la transparence dans la pêche. Le pays est également en cours d’internalisation d’autres instruments internationaux majeurs : les accords de l’OMC sur les subventions à la pêche, l’accord sur la pêche en haute mer, ou encore celui de la FAO sur la responsabilité des pays des ports d’accès des bateaux.
Le fléau des navires « fantômes » sous pavillon camerounais
Malgré ces avancées législatives et diplomatiques, l’image du Cameroun demeure écornée par un phénomène préoccupant : l’importance de ses embarcations impliquées à travers le monde dans des activités illicites de pêche et autres trafics dangereux. Des cas récents ont défrayé la chronique en 2025, impliquant notamment des navires russes qui contournent les sanctions internationales grâce à leur pavillon camerounais.
L’ensemble du Pavillon Cameroun, y compris les flottes de pêche, est géré par le ministère des Transports. Un haut responsable explique l’ampleur du phénomène des « bateaux fantômes » par « la faiblesse du contrôle, la falsification des signatures des quatre Circonscriptions Maritimes (Douala, Kribi, Limbe-Tiko, Garoua) qui ne sont pas encore interconnectées ».
Une mesure forte a été prise le 6 février 2026 : le Premier ministre a ordonné la suspension de l’immatriculation des navires sous pavillon camerounais autorisés à naviguer hors des eaux territoriales. Par ailleurs, depuis 2024, le Minepia publie chaque année la liste des licences de pêche octroyées au Cameroun, avec les noms des navires et de leurs armateurs – ils étaient 33 en 2025.
Une course contre la montre
Entre la précarité criante des pêcheurs artisanaux, les pratiques dévastatrices des navires industriels, la pression des bailleurs internationaux et les lourdeurs administratives, le Cameroun joue une partie décisive. Les nouvelles lois et décrets existent. Reste à les faire appliquer sur le terrain, à interconnexion les quatre circonscriptions maritimes, à traquer les navires fantômes et à protéger efficacement les zones de pêche artisanale.
La mer, source de vie pour des milliers de familles camerounaises, ne pourra se régénérer que si la volonté politique affichée se traduit en actes concrets, rapides et visibles. Les pêcheurs de Limbé, Mbiako, Kribi et Douala-Édéa, eux, n’attendent plus. Ils espèrent.

