Si le premier ouvrage de Nacisse Palissy Chassem Tchatchum dédicacé ce 15 Mai 2026, s’attaque aux dépenses publiques, le second, « Le Cameroun depuis 1982 – Trajectoires comparées et perspectives du développement en 44 indicateurs », préfacé par le professeur Henri Tabi Ngoa et postfacé par la professeure Justine Diffo Tchunkam, adopte une perspective historique et comparative. L’auteur y pose une question centrale : le Cameroun a-t-il vraiment progressé depuis 1982 ? Sa réponse, nuancée, bouscule les discours convenus.
L’idée de cet ouvrage est née en 2022, à Yagoua, dans l’Extrême-Nord, lors d’une mission de consultation pour la BAD et le BIT. Sur le terrain, l’auteur a constaté que le débat public sur le développement au Cameroun souffre d’un biais majeur : il omet souvent de croiser la dimension temporelle (comparaison avec notre propre passé) et spatiale (comparaison avec les pairs africains). Résultat : un débat polarisé entre d’un côté les « verre à moitié plein » (discours rassurant) et de l’autre les « verre à moitié vide » (discours désastreux).
Chassem Tchatchum rejette cette métaphore : « Le verre du développement n’est ni à moitié plein, ni à moitié vide car il n’existe tout simplement pas. Le développement est une quête permanente, un processus dynamique qu’aucun contenant ne saurait figer. » L’ambition de l’ouvrage est donc de mesurer la vitesse et la direction de la marche du Cameroun, en s’appuyant sur 44 indicateurs objectifs, neutralisés de l’inflation et de la croissance démographique.
Des progrès internes indéniables, mais un recul relatif
Les acquis des quatre dernières décennies sont réels. Dans le secteur de l’éducation, le taux brut de scolarisation dans le supérieur a été multiplié par dix, passant de 1,6 % à 15,8 %, propulsant le Cameroun six points au-dessus de la moyenne africaine. En santé, l’espérance de vie a gagné douze ans (de 51,8 à 63,7 ans) et la mortalité maternelle a été divisée par deux. Sur le plan macroéconomique, la croissance est restée positive (2,7 % en moyenne) malgré les chocs, et l’inflation a été mieux maîtrisée (3,7 % contre 7,3 % auparavant).
Mais ces avancées cachent un revers préoccupant. Le Cameroun perd du terrain face à ses pairs. Il a reculé respectivement de sept et dix-sept places dans le classement africain de l’espérance de vie et de la mortalité maternelle. Surtout, la croissance a chuté de 4,8 % (période 1960-1981) à 2,7 % (1982-2024), tandis que le taux d’emploi s’est affaissé de 75 % à 63 %. « La croissance n’est pas suffisante pour créer les emplois décents, notamment pour les nombreux diplômés du supérieur », souligne l’auteur. Le nombre de pauvres augmente quasiment aussi vite que la population, et dans les régions du Nord, de l’Extrême-Nord et du Nord-Ouest, il progresse même plus vite.
Réconcilier les deux camps par l’évidence statistique
Dans sa préface, le professeur Henri Tabi Ngoa rappelle que « la connaissance et la compréhension des indicateurs essentiels sont cruciales pour déterminer l’orientation future du développement économique ». La postfacière, Pr Justine Diffo Tchunkam, ajoute que l’ouvrage « ne se limite pas à dresser un état des lieux » mais propose des pistes pour l’avenir, notamment en identifiant les écarts entre objectifs affichés et résultats observés.
Parmi les recommandations : concentrer les investissements dans les zones où la pauvreté progresse plus vite que la population, reconstruire le secteur du transport aérien (décrochage divisé par dix), et surtout réorienter massivement les flux d’étudiants vers les métiers techniques, l’ingénierie et l’agrobusiness pour corriger le dysfonctionnement entre l’explosion des diplômes du supérieur et l’effondrement du taux d’emploi.
Une double contribution essentielle au débat public
En réunissant ces deux ouvrages, Nacisse Palissy Chassem Tchatchum offre aux Camerounais une boîte à outils analytique unique. Le premier dénonce le gaspillage des deniers publics et le second déconstruit les illusions d’un développement soit idyllique soit catastrophiste. Ensemble, ils plaident pour un État sobre, efficace et stratège, seul capable de remettre le Cameroun sur la trajectoire de l’émergence à l’horizon 2035.
Comme le conclut avec justesse la professeure Viviane Ondoua Biwolé : « Ce livre ne se limite pas à une simple narration : il invite à une réflexion rétrospective et introspective avec des évidences et des statistiques à la fois surprenantes et convaincantes. » Un appel à la raison quantitative dans un débat public trop souvent livré aux passions.

