Face à la persistance de la Peste des Petits Ruminants (PPR) et à la menace que représentent les maladies animales transfrontalières, les États membres de la Communauté Économique des États de l’Afrique Centrale (CEEAC) se sont réunis du 21 au 23 Avril 2026 à Yaoundé, au Cameroun, à l’occasion d’un atelier régional de renforcement des capacités de surveillance. Organisé par l’Union Africaine – Bureau Interafricain des Ressources Animales (UA-BIRA), avec l’appui de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et de l’Union européenne, cet événement de trois jours marque une étape décisive dans la lutte contre une pathologie qui fragilise durablement les économies rurales d’Afrique centrale.
La PPR : une menace économique et alimentaire silencieuse
La Peste des Petits Ruminants (PPR) est une maladie virale hautement contagieuse affectant principalement les ovins et caprins. Elle sévit dans plus de 70 pays d’Afrique, du Proche-Orient et d’Asie, menaçant directement la sécurité alimentaire de près de 300 millions de familles rurales. Selon les estimations de la FAO, les pertes économiques annuelles imputables à cette maladie atteignent 2,1 milliards de dollars américains.
En Afrique centrale, où l’élevage de petits ruminants constitue à la fois une épargne, une assurance et une source régulière de revenus pour des millions de ménages, la PPR aggrave la vulnérabilité des communautés pastorales. Elle perturbe les marchés locaux et transfrontaliers, réduit l’accès aux protéines animales et compromet la résilience des territoires face aux chocs climatiques et économiques.
Une volonté politique affirmée au plus haut niveau
Face à cette situation, la communauté internationale et les instances continentales ont multiplié les engagements. Lors de la 33ᵉ Conférence régionale de la FAO pour l’Afrique, tenue à Rabat (Maroc) en avril 2024, une résolution spécifique sur la PPR a été adoptée. En février 2025, les chefs d’État africains réunis à Kampala ont inscrit l’éradication de cette maladie comme une priorité majeure du plan d’action du Programme détaillé de développement de l’agriculture en Afrique (CAADP) 2026-2035.
Ces prises de position traduisent une volonté claire : parvenir à l’éradication de la PPR d’ici 2030, contribuant ainsi aux Objectifs de développement durable (ODD), notamment en matière de lutte contre la pauvreté et de sécurité alimentaire.
Sur le plan financier, plusieurs partenaires se sont mobilisés. Le représentant de la FAO au Cameroun a salué les contributions de l’Union européenne, des États-Unis, du Japon et de la Banque mondiale, ainsi que les efforts de pays comme l’Algérie, le Maroc et le Sénégal. Il a également mis en avant le Projet de Développement de l’Élevage (PRODEL) au Cameroun, financé par la Banque mondiale et mis en œuvre par le MINEPIA, qui a permis la fourniture de vaccins, le renforcement des services vétérinaires et la mobilisation des producteurs.
État des lieux en Afrique centrale : progrès réels mais défis persistants
Dans son allocution d’ouverture, le Dr Mimbang Guy Iréné, Conseiller technique n°1 au ministère de l’Élevage, des Pêches et des Industries animales (MINEPIA) du Cameroun, a dressé un bilan encourageant mais lucide des avancées régionales.
Les progrès notables concernent :
· La révision de la stratégie régionale d’éradication de la PPR, désormais alignée sur la stratégie panafricaine ;
· La relance des mécanismes institutionnels, avec le déploiement d’un coordinateur régional dédié ;
· La redynamisation des réseaux régionaux de surveillance et des laboratoires ;
· L’harmonisation des plans nationaux de surveillance ;
· L’amélioration de la collecte et de l’analyse des données zoosanitaires, ayant permis la notification de dizaines de milliers de suspicions et la confirmation de foyers dans plusieurs pays.
Cependant, des défis majeurs subsistent :
· Une faible couverture vaccinale dans de nombreuses zones ;
· Des capacités diagnostiques encore limitées ;
· Une insuffisance de la surveillance active, particulièrement dans les zones pastorales transfrontalières.
« Malgré ces acquis, des défis persistent, soulignant la nécessité d’intensifier les efforts pour inscrire durablement la sous-région sur la trajectoire de l’éradication de la PPR à l’horizon 2030 », a déclaré le Dr Mimbang.
L’atelier de Yaoundé : objectifs et résultats attendus
L’atelier régional de Yaoundé s’inscrit dans la dynamique du Programme panafricain d’éradication de la PPR (PPEPPR). Il réunit une quarantaine d’experts des pays de la CEEAC, des représentants des organisations régionales (CEEAC, UA-BIRA, OMSA) et des partenaires techniques et financiers (FAO, Union européenne, Banque mondiale).
L’objectif général est d’améliorer la surveillance de la PPR et des autres maladies animales transfrontalières en Afrique centrale à travers :
· Le renforcement des compétences nationales en épidémiosurveillance ;
· L’harmonisation des systèmes de collecte et d’analyse des données ;
· L’opérationnalisation des réseaux régionaux de surveillance et de laboratoires ;
· La validation de feuilles de route nationales et régionales.
Les résultats attendus incluent :
· Des cartes de risques actualisées ;
· Des plans de surveillance active basée sur le risque ;
· Un engagement formel des États à intégrer ces approches dans leurs plans nationaux ;
· Une feuille de route régionale assortie d’indicateurs de suivi pertinents.
Discours clés : engagement collectif et responsabilité partagée
5.1. Le représentant de la FAO : des priorités opérationnelles claires
Le représentant de la FAO au Cameroun a rappelé que l’éradication de la PPR est un objectif ambitieux mais réalisable. Il a défini cinq priorités pour les prochaines années :
- La délimitation épidémiologique des épisystèmes ;
- La vaccination basée sur les risques et le séromonitoring ;
- La mobilisation des ressources ;
- Le renforcement des capacités ;
- Le développement de partenariats stratégiques.
Il a insisté sur la nécessité d’unir les forces de tous les acteurs, des communautés locales aux bailleurs internationaux, pour transformer cette menace en « victoire collective pour la sécurité alimentaire, la santé animale et le développement durable ».
Le représentant de l’UA-BIRA : la surveillance active comme pivot stratégique
Prenant la parole au nom de la directrice de l’UA-BIRA, le Dr Ndongo Kounou Casimir a salué les progrès accomplis, notamment l’amélioration des systèmes d’épidémiosurveillance, la réactivation des réseaux régionaux et la production du premier rapport régional annuel sur la PPR en 2025.
Il a toutefois insisté sur un point crucial : l’année 2026 doit marquer le déploiement effectif de la surveillance active basée sur le risque dans les pays endémiques. Cette approche, qui permet de cibler les zones à plus haut risque, est une évolution stratégique majeure pour optimiser l’utilisation des ressources.
« L’Afrique centrale, du fait de sa position géographique, se situe au carrefour des principales zones pastorales du continent. Elle constitue à la fois une zone de transit et une zone de diffusion potentielle des maladies animales transfrontalières. Renforcer la surveillance dans cette sous-région est un impératif continental. »
Il a exhorté les États membres à garantir la qualité, la complétude et la promptitude des données transmises, et à s’approprier les outils harmonisés récemment convenus à N’Djamena.
Le représentant de l’Union européenne : un partenariat de long terme
Le représentant de la délégation de l’Union européenne au Cameroun a rappelé l’engagement financier de l’UE à travers le programme « EU support to the eradication of PPR from Africa », doté de 10,5 millions d’euros pour la phase initiale (8 millions pour le programme, 2,5 millions pour le secrétariat PPR). Il a justifié cet engagement par l’impact économique et social de la maladie :
« Ce n’est pas seulement une maladie animale, c’est un enjeu économique et social majeur. Maîtriser la PPR, c’est soutenir la croissance des filières animales, le commerce régional et la résilience des communautés. »
Il a appelé les États à être en première ligne et à mobiliser d’autres bailleurs pour garantir la pérennité des actions au-delà des financements externes.
Appel à l’action : une feuille de route pour 2026-2027
À l’issue des trois jours de travaux, les participants sont attendus sur des engagements concrets. Le Dr Mimbang a interpellé les États bénéficiaires de l’appui de l’UA-BIRA pour produire des résultats tangibles, mesurables et durables. Il a formulé quatre exigences :
· Garantir la mise en œuvre effective des activités planifiées ;
· Assurer la qualité des données collectées ;
· Renforcer les dispositifs nationaux d’épidémiosurveillance ;
· Mettre en place un cadre de pérennisation basé sur la mobilisation de ressources nationales propres.
« L’appropriation nationale constitue la clé de la durabilité. »
Il a également chargé le Centre Régional de Santé Animale (CRSA) et le réseau RESEPI Afrique centrale de produire une feuille de route assortie d’indicateurs de suivi pertinents pour l’amélioration de la surveillance épidémiologique, non seulement de la PPR, mais aussi des autres maladies prioritaires des petits ruminants et des maladies animales transfrontalières.
Une fenêtre d’opportunité à ne pas manquer
L’atelier de Yaoundé intervient à un moment charnière du Programme panafricain d’éradication de la PPR. Après une première phase consacrée à la structuration institutionnelle et au renforcement des capacités, il s’agit désormais de réussir la transition vers une phase opérationnelle intensive, fondée sur des interventions ciblées, une surveillance active et une collaboration régionale renforcée.
La surveillance épidémiologique, répétée par tous les intervenants, en est le cœur. Elle seule permet la détection précoce, la réponse rapide, la planification stratégique et, à terme, la démonstration du statut indemne. Mais elle ne sera efficace que si elle est participative, inclusive et intégrée, associant éleveurs, communautés locales, services vétérinaires et laboratoires.
L’éradication de la PPR en Afrique centrale d’ici 2030 est à portée de main, à condition que les engagements politiques se traduisent en ressources durables, que les États assument leur rôle de premier plan et que les partenaires techniques et financiers maintiennent leur soutien. Comme l’a souligné le représentant de l’UA-BIRA : « Ensemble, nous pouvons atteindre cet objectif. »
À Yaoundé, le chemin vers une Afrique centrale indemne de PPR s’est encore un peu plus précisé. Reste à transformer la feuille de route en actes sur le terrain.

