Le Cameroun traverse une période d’incertitude politique inédite. Paul Biya, 91 ans, l’un des dirigeants les plus anciens du continent africain, est absent de la scène publique depuis un nombre de semaines qui commence à peser lourd sur les consciences politiques et populaires. Sa présence prolongée en Suisse, loin de Yaoundé et des affaires de l’État, cristallise les interrogations sur l’état réel du pays et de son président.
Une absence qui fait parler d’elle
Ce n’est pas la première fois que Paul Biya quitte son pays pour de longs séjours à l’étranger — ses escapades européennes sont presque devenues une habitude présidentielle au fil des décennies. Mais cette fois, la durée et le silence qui entourent ce déplacement ont franchi un seuil symbolique. Les médias africains et internationaux relayent les interrogations d’observateurs politiques, d’opposants, mais aussi de simples citoyens camerounais qui s’interrogent sur la continuité réelle du pouvoir exécutif.
Selon plusieurs sources médiatiques, dont Jeune Afrique, le président se trouverait toujours en Suisse, sans qu’aucune apparition publique officielle ne soit venue dissiper les rumeurs. Cette situation alimente un malaise croissant au sein de la société civile et des milieux politiques camerounais.
Le gouvernement tente d’éteindre l’incendie
Face à la montée des spéculations, le gouvernement camerounais a choisi de sortir du silence. René Sadi, ministre de la Communication, a pris la parole pour rassurer l’opinion publique nationale et internationale. Ses déclarations, rapportées notamment par RFI, sont sans ambiguïté : le président Biya est en vie et aucune situation de vacance du pouvoir n’est à déplorer. Le ministre a tenu à rappeler que les institutions fonctionnent normalement et que toute interprétation contraire relèverait de la désinformation.
Ces assurances gouvernementales, bien qu’officielles, peinent pourtant à convaincre l’ensemble des observateurs. En l’absence de preuves visuelles ou de communications directes du président lui-même, le doute continue de prospérer, alimenté par une culture politique où la transparence n’a jamais vraiment constitué une priorité institutionnelle.
Dans les coulisses, la bataille de succession s’organise
Ce vide apparent, qu’il soit réel ou simplement perçu, a suffi à déclencher quelque chose d’inévitable : les manœuvres politiques autour de l’après-Biya. Selon Africa Intelligence, l’attente prolongée autour du chef de l’État a d’ores et déjà ouvert une période de positionnement discret mais intense au sein des cercles du pouvoir camerounais.
Plusieurs figures politiques, barons du Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC, le parti au pouvoir) et personnalités de l’appareil d’État, commenceraient à se repositionner stratégiquement. Sans que les noms ne soient encore clairement avancés dans l’espace public, les jeux d’alliance et les calculs de succession auraient déjà commencé à structurer les discussions en coulisses.
Cette situation n’est pas sans rappeler ce que beaucoup de démocraties africaines ont déjà vécu : une transition de pouvoir non préparée officiellement, mais préparée officieusement depuis longtemps. Le Cameroun, pays aux multiples fractures — crise anglophone, tensions régionales, inégalités économiques profondes — a besoin de clarté politique, et cette incertitude n’est pas de nature à y contribuer.
Un symbole d’une ère politique qui touche à sa fin
Au-delà de la question sanitaire ou logistique, l’épisode Biya illustre une problématique structurelle commune à plusieurs États africains : l’absence de mécanismes clairs et transparents pour gérer l’incapacité ou l’absence temporaire d’un chef d’État. Lorsque le pouvoir est aussi personnalisé et centralisé autour d’un individu depuis plus de quarante ans, la moindre absence devient un événement politique en soi.
Paul Biya dirige le Cameroun depuis 1982. Il a traversé la Guerre froide, la démocratisation des années 1990, les crises sécuritaires du XXIe siècle. Mais à 91 ans, la question de sa succession n’est plus un tabou à long terme — elle est devenue une réalité à court terme que le pays doit anticiper sérieusement, que le président soit ou non en mesure de gouverner pleinement.
Pour les Camerounais, cette période d’incertitude rappelle douloureusement à quel point les institutions doivent être plus fortes que les hommes qui les incarnent. Une leçon que l’Afrique contemporaine continue d’apprendre à ses dépens.

