ECONOMIE

Electricité au Cameroun: 60 milliards de FCFA volés par an, le gouvernement passe à l’offensive dès le 16 Mars 2026

Written by Annette Olinga


Le ministre de l’Eau et de l’Énergie, Gaston Eloundou Essomba, a réuni ce jeudi 12 mars 2026 les principaux acteurs du secteur de l’électricité pour une concertation décisive. Face à une fraude électrique qui asphyxie le secteur et prive l’État et le concessionnaire Eneo de 60 milliards de FCFA par an, le gouvernement annonce le lancement d’une campagne d’intensification de la lutte dès le 16 mars prochain.

C’est un cri d’alarme, mais aussi une déclaration de guerre qu’a lancée le ministre Gaston Eloundou Essomba. Entouré des représentants de la Sonatrel (Société Nationale de Transport de l’Électricité), de l’Arsel (Agence de Régulation du Secteur de l’Électricité), de la direction d’Eneo et de plusieurs associations de consommateurs, le membre du gouvernement a dressé un constat sans appel : la fraude électrique n’est pas un simple détail, mais le principal facteur du déséquilibre financier chronique que connaît le secteur.

Le fléau des 60 milliards : un sabotage économique aux multiples visages

Le chiffre a été martelé lors de cette rencontre : chaque année, ce sont 60 milliards de francs CFA qui échappent au circuit officiel de l’électricité. « Ces ressources perdues sont autant de kilomètres de lignes non construites, de transformateurs non-changés, de supports non-remplacés », a souligné le ministre dans son discours, reliant directement la fraude à la dégradation de la qualité de service subie par les clients honnêtes.

Pour le Minee, cette somme manque cruellement dans les caisses du concessionnaire, qui peine déjà à honorer ses charges mensuelles. Il a révélé que sur les 46 milliards de FCFA de charges nécessaires chaque mois au bon fonctionnement du service, seulement 33 milliards sont effectivement collectés, creusant un déficit mensuel récurrent de 13 milliards.

Cette fraude, a expliqué Gaston Eloundou Essomba, se manifeste de plusieurs manières :

· Des branchements anarchiques et illégaux : Ils surchargent les transformateurs, entraînant leur perte et des coupures à répétition pour les usagers en règle.
· Un danger de mort : Sur le plan sécuritaire, le bilan est tragique. Le ministre a rappelé qu’en 2024, 32 personnes ont perdu la vie par électrocution ou dans des incendies causés par des installations non conformes.
· Des complicités internes : Les discussions ont mis en lumière l’implication présumée de certains agents et sous-traitants d’Eneo, qui faciliteraient ces trafics en échange de pots-de-vin, en complicité avec une partie de la population.

Les consommateurs en première ligne : entre volonté de dénoncer et peur des représailles

Les associations de consommateurs, à l’instar de la Confédération générale pour la défense des droits des consommateurs (représentée par son président, Jean Vidal), n’ont pas mâché leurs mots. Elles ont dressé une cartographie des zones sensibles, citant des quartiers comme Etoug-Ebé ou les zones d’habitation estudiantines comme des foyers de fraude massive.

Leur message au ministre était clair : elles sont prêtes à collaborer pour aider à assainir le secteur, mais elles réclament des garanties. « on veut dénoncer, mais on a peur, car rien ne nous protège », a résumé un participant. Le manque de poteaux en béton, facilement remplaçables par des poteaux en bois vétustes et propices aux branchements illicites, a également été pointé du doigt.

Les mesures annoncées : lignes vertes, protection des informateurs et brigade spéciale

Face à ce constat et aux demandes des associations, le ministre de l’Eau et de l’Énergie a dévoilé un arsenal de mesures concrètes qui seront déployées dès le lancement de la campagne le 16 mars 2026.

  1. Sécuriser et encourager la dénonciation citoyenne :

· Mise en place d’une ligne verte (numéro vert) : Un canal gratuit et sécurisé sera prochainement mis à disposition pour permettre à tout citoyen de signaler des cas de fraude.
· Protection rapprochée des informateurs : Le ministre a insisté sur la nécessité de privilégier une relation de confiance avec les “indics” sur le terrain. « Tout doit se faire sous anonymat », a-t-il promis, s’engageant à sécuriser ceux qui renseigneront le ministère pour permettre aux forces de l’ordre d’opérer plus efficacement.
· Boîte à dénonciation immédiate : En attendant la mise en service de la ligne verte, une boîte physique a été installée dès ce jour au cabinet du ministère pour recueillir les dénonciations écrites. Un point focal sera également désigné pour faire l’interface entre le MINEE, l’ARSEL et Eneo.

  1. Une intensification des contrôles sur le terrain :

· Le gouvernement annonce le renforcement des moyens humains et financiers pour multiplier les descentes des équipes mixtes.
· Une mesure de transparence a été exigée : chaque opérateur d’Eneo intervenant sur le terrain devra désormais être muni de son ordre de mission, afin d’éviter les intrusions de faux agents complices de fraudeurs.

Sanctions et régularisation : la carotte et le bâton

Le gouvernement entend mener cette lutte sur deux fronts : la pédagogie d’un côté, la répression de l’autre.

La phase pédagogique et de régularisation :
Le ministre a lancé un « appel au civisme » pour que les Camerounais comprennent que « l’électricité est un produit commercial et non un don ». Pour les petits consommateurs résidentiels à faible revenu, une solution de rattrapage est proposée : un contrat provisoire de six mois avec un paiement forfaitaire, en attendant la pose d’un compteur et le paiement des pénalités.

La phase de répression :
Pour les clients résidentiels plus aisés et les professionnels, la pose systématique de compteurs prépayés sera effectuée. En cas de refus de régularisation, le ministre a prévenu : « des poursuites judiciaires seront envisagées, conformément à la réglementation en vigueur. » L’objectif est clair : faire sortir les fraudeurs de l’informel et faire entrer l’argent dans les caisses du concessionnaire.

Un plan de redressement global pour sauver Eneo et le secteur

Cette offensive contre la fraude s’inscrit dans un cadre plus large : la restructuration du secteur après la renationalisation d’Eneo. Le gouvernement vise un retour à l’équilibre financier d’ici fin 2027.

Pour y parvenir, il ne s’agit pas seulement de traquer les fraudeurs, mais aussi de moderniser les infrastructures. Le ministre a rappelé les grands chantiers en cours, notamment à travers le Programme Axé sur les Résultats :

· Le remplacement des poteaux en bois par des supports en béton.
· L’augmentation des capacités de transformation et le renforcement des réseaux de desserte.
· La modernisation via la mise en place de “smart grids” (réseaux intelligents).
· La poursuite de la pose massive de compteurs prépayés.
· L’achèvement de grands projets structurants comme le barrage de Nachtigal, qui doit apporter des mégawatts supplémentaires pour soulager le réseau.

Un combat de longue haleine

Dès le 16 mars 2026, les équipes seront donc à pied d’œuvre. Mais le ministre a tenu à prévenir que cette opération « n’est pas ponctuelle ; elle s’inscrit au contraire dans la durée, afin d’éradiquer les mauvaises pratiques, pour l’assainissement du secteur de l’électricité ».

En donnant aux associations de consommateurs un rôle clé dans la dénonciation et en leur offrant un cadre de protection, le gouvernement espère briser l’omerta qui entoure ce trafic. Une deuxième rencontre est déjà prévue pour définir précisément la méthodologie de dénonciation. L’enjeu est de taille : redonner au secteur de l’électricité les moyens d’investir pour offrir un service fiable à tous les Camerounais.

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