SOCIETE

La CDHC à l’occasion de la 32e JIPA : Hommage aux sages-femmes autochtones et plaidoyer pour leur reconnaissance institutionnelle

Written by Annette Olinga

9 août 2026

Thème : Rendre hommage aux sages-femmes autochtones : préserver la vie et le bien-être


La Commission des Droits de l’homme du Cameroun (CDHC), créée par la loi n° 2019/014 du 19 juillet 2019 et mise en place le 29 avril 2021, s’associe à la communauté internationale pour marquer la 32e édition de la Journée internationale des populations autochtones (JIPA). Instituée par l’Organisation des Nations Unies, cette journée poursuit un double objectif : sensibiliser les États aux réalités, défis et droits des peuples autochtones, tout en célébrant leur diversité culturelle, leurs savoirs traditionnels et leur contribution essentielle au développement durable. Elle invite également les États, les institutions nationales des droits de l’homme et l’ensemble des acteurs concernés à renforcer les mesures destinées à garantir leur pleine participation à la vie publique, conformément aux normes internationales relatives aux droits de l’homme. La Commission accueille avec une satisfaction particulière le thème retenu pour cette édition 2026, « Rendre hommage aux sages-femmes autochtones : préserver la vie et le bien-être », qui exhorte chaque gouvernement à reconnaître le rôle fondamental de ces gardiennes de savoirs et dispensatrices de soins, à réaffirmer la valeur durable des systèmes de connaissances autochtones dans la préservation de la vie, et à promouvoir des approches culturellement adaptées au bien-être des générations futures.

La Commission rappelle l’importance du cadre juridique international qui régit la protection des droits des populations autochtones, processus dont l’aboutissement majeur reste la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones adoptée en 2007. Elle souligne en particulier l’apport jurisprudentiel de la Cour africaine des Droits de l’homme et des peuples dans son arrêt de principe du 26 mai 2017 (Commission africaine des Droits de l’homme et des peuples c. République du Kenya), par lequel la Cour a reconnu que les Ogiek constituent une communauté autochtone méritant une protection spéciale en raison de leur vulnérabilité, tout en réaffirmant l’obligation pour l’État de consulter les populations concernées et d’obtenir leur consentement libre, préalable et éclairé avant toute mesure susceptible d’affecter leurs terres ou leurs ressources. Ce précédent jurisprudentiel majeur inspire la CDHC dans l’accomplissement de son mandat de promotion et de protection des droits des populations autochtones au Cameroun.

La Commission salue les efforts constants déployés par les pouvoirs publics et leurs partenaires pour renforcer la promotion et la protection des droits des populations autochtones, préserver leur patrimoine culturel et valoriser leurs savoirs et pratiques traditionnelles. Elle relève à cet égard plusieurs initiatives notables, notamment l’organisation conjointe par l’État du Cameroun, la République centrafricaine et l’UNESCO, du 2 au 5 mars 2026, d’un atelier bilatéral de renforcement des capacités sur la Convention de 2003 pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel, qui a réuni 25 représentants des peuples autochtones des deux pays. La Commission souligne également la première édition du Festival culturel du Sud-Ouest (SWECUF) organisée par le ministère des Arts et de la Culture en collaboration avec les autorités traditionnelles de la Région du Sud-Ouest du 27 février au 1er mars 2026 à Buéa, sous le thème « Notre patrimoine culturel, notre identité », en vue de promouvoir la cohésion sociale, valoriser la diversité culturelle et assurer la transmission du patrimoine culturel aux jeunes générations. Elle relève en outre la célébration conjointe de la 4e édition de la Décennie internationale des langues autochtones par la Commission nationale camerounaise pour l’UNESCO et la Société internationale de linguistique, le 19 février 2026 à Yaoundé, qui a mis en lumière des outils numériques, des ressources linguistiques et des partenariats innovants destinés à promouvoir, préserver et transmettre les langues autochtones à l’ère numérique.

La Commission rappelle avec fierté les actions qu’elle a entreprises dans le domaine de la promotion et de la protection des droits des populations autochtones, notamment à travers le traitement des plaintes, les activités de sensibilisation et le renforcement de la coopération institutionnelle. Elle met en exergue sa participation, sous la conduite de son président, également président en exercice du Réseau des institutions nationales africaines des droits de l’homme, à l’Assemblée générale de l’Alliance des peuples autochtones et des communautés locales pour la conservation en Afrique (AICA) qui s’est déroulée du 26 au 31 mai 2026 à Yaoundé. À cette occasion, le président de la CDHC a réaffirmé que la protection des peuples autochtones ne se limite pas à la préservation de leur patrimoine foncier, mais couvre tous les droits consacrés dans la Déclaration des Nations Unies de 2007, y compris les droits de participation politique. La Commission se félicite également du déploiement de son Antenne régionale pour le Sud lors des ateliers de renforcement des capacités des écogardes et des communautés riveraines des aires protégées, co-organisés par le ministère des Forêts et de la Faune et le Fonds mondial pour la nature, les 1er et 2 décembre 2025 au Parc national de Campo-Ma’an, et du 3 au 5 juin 2026 à Yokadouma pour le Parc national de Lobéké, visant à renforcer leurs capacités à conduire des opérations de lutte contre le braconnage dans le strict respect des droits des populations autochtones, conformément aux normes nationales, africaines et universelles des droits de l’homme.

Nonobstant ces avancées, la Commission demeure vivement préoccupée par plusieurs obstacles qui entravent la pleine réalisation des droits des populations autochtones, en particulier des femmes et des sages-femmes traditionnelles. Elle déplore la faible participation de ces communautés à l’élaboration, à la mise en œuvre et au suivi des politiques publiques les concernant, notamment dans les domaines de la santé, de la protection sociale et du développement communautaire. La Commission constate avec regret les capacités limitées des communautés autochtones à participer effectivement aux processus décisionnels, à défendre leurs droits et à préserver, valoriser et transmettre leur patrimoine culturel immatériel. Elle s’inquiète particulièrement de l’insuffisance des mécanismes de protection, de sauvegarde, de documentation et de valorisation des savoirs traditionnels relatifs à la grossesse, à l’accouchement, aux soins du nouveau-né et à la santé maternelle et infantile, ainsi que des barrières géographiques, économiques, linguistiques, culturelles et informationnelles persistantes qui entravent l’accès de nombreuses femmes autochtones à des services de santé maternelle de qualité et culturellement adaptés.

La Commission souligne également le manque de reconnaissance officielle du rôle essentiel des sages-femmes autochtones dans la réduction de la mortalité maternelle et néonatale et dans la transmission intergénérationnelle des savoirs ancestraux. Elle déplore l’érosion progressive de ces connaissances, imputable notamment au vieillissement des détentrices, à l’absence de mécanismes structurés de documentation et de transmission, ainsi qu’aux mutations sociales, économiques et culturelles affectant les communautés autochtones. Elle relève par ailleurs la faible prise en compte des langues autochtones dans les programmes nationaux et les campagnes d’information sur la santé maternelle, limitant l’accès à une information de qualité pour ces populations. La Commission regrette le déficit de dialogue et de collaboration entre les professionnels du système de santé formel et les détentrices des savoirs traditionnels autochtones, ainsi que l’absence de mécanismes institutionnels permettant de reconnaître et de valoriser le statut social, culturel et sanitaire de ces sages-femmes, malgré leur contribution historique à la préservation de la vie et à la santé communautaire.

La Commission souligne avec gravité que la corruption compromet gravement la jouissance effective des droits des populations autochtones en détournant les ressources publiques destinées à leur développement économique et social, à leur accès aux services de santé, d’éducation et de protection sociale, ainsi qu’à la préservation de leur patrimoine culturel. Ce fléau favorise l’exploitation illégale des terres, des forêts et des ressources naturelles dont dépendent étroitement ces communautés, souvent au mépris de leur consentement libre, préalable et éclairé. Appliquée au thème de cette 32e édition de la JIPA, la Commission relève que la corruption fragilise le soutien institutionnel attendu par les sages-femmes autochtones en privant les structures de santé de base de médicaments essentiels, d’infrastructures adaptées et de programmes d’accompagnement dédiés à la valorisation des médecines traditionnelles.

La Commission accueille favorablement les réactions des administrations publiques à sa précédente Déclaration publiée à l’occasion de la 31e édition de la JIPA en 2025. Elle salue particulièrement la démarche du Bureau national de l’état civil (BUNEC) qui, par correspondance du 15 avril 2026, l’a informée de l’intégration de ses recommandations dans ses outils de planification. Le Plan stratégique de modernisation du système d’enregistrement des faits d’état civil 2025-2029 ainsi que le Projet de performance annuel 2026 du BUNEC prévoient désormais des actions structurantes destinées à améliorer l’enregistrement des faits d’état civil des populations autochtones, répondant directement aux préoccupations exprimées par la Commission. La Commission relève en outre que sur les 220 recommandations acceptées par l’État à l’occasion de l’adoption du rapport du Cameroun au 4e cycle de l’Examen périodique universel le 26 mars 2024, huit sont en consonance avec la thématique de l’édition 2026 de la JIPA. Ces recommandations, ventilées par la CDHC aux structures pertinentes de l’État et aux organisations de la société civile, concernent notamment la collaboration avec les mécanismes relatifs aux droits de l’homme pour promouvoir la protection des populations autochtones, la promotion de politiques sociales améliorant les conditions de santé des femmes enceintes autochtones, le renforcement des infrastructures de santé adaptées aux réalités culturelles, l’amélioration des infrastructures éducatives dans les campements autochtones, le renforcement du cadre réglementaire contre les discriminations, l’accès des femmes autochtones aux services de santé sexuelle et reproductive, l’éradication des pratiques préjudiciables aux filles, et le renforcement des mécanismes d’accès à une éducation de qualité pour tous.

La Commission réitère les recommandations formulées dans sa Déclaration du 9 août 2025, invitant le ministère des Affaires sociales, le ministère de la Santé publique, le ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille, ainsi que le ministère de l’Administration territoriale à assurer la participation effective des représentants légitimes des populations autochtones, y compris des sages-femmes, à toutes les politiques relatives à la santé, au patrimoine culturel, à l’environnement et au développement local. Elle recommande également le renforcement des capacités organisationnelles et institutionnelles des communautés autochtones, l’établissement d’un cadre de protection et de valorisation des savoirs traditionnels, et la poursuite des efforts visant à améliorer l’accès des femmes autochtones à des services de santé sexuelle et reproductive culturellement adaptés.

La Commission adresse des recommandations spécifiques aux différentes parties prenantes. Elle recommande au ministère de la Santé publique de mettre en place, en concertation avec les communautés concernées, un mécanisme national de reconnaissance, de collaboration et d’accompagnement des sages-femmes autochtones, garantissant le respect mutuel des normes nationales de santé publique et de leurs droits culturels. Elle appelle le ministère des Arts et de la Culture, en collaboration avec le ministère des Affaires sociales et le ministère de la Santé publique, à concevoir et mettre en œuvre, avec le consentement libre, préalable et éclairé des communautés concernées, des programmes intégrés de documentation, de sauvegarde, de transmission intergénérationnelle et de valorisation des savoirs traditionnels des sages-femmes autochtones, en associant étroitement les autorités traditionnelles, les organisations de femmes et les communautés concernées. La Commission invite également le ministère de la Santé publique, le ministère des Arts et de la Culture et le ministère de la Communication à élaborer et diffuser, en partenariat avec les organisations représentatives des populations autochtones, des supports multimédias d’information, d’éducation et de sensibilisation en langues locales axés sur la santé maternelle, néonatale et infantile. Le ministère de la Justice et le ministère des Affaires sociales sont appelés à intensifier les actions de prévention et de lutte contre toutes les formes de discrimination à l’égard des populations autochtones, en facilitant leur accès à la justice et aux services publics essentiels. La Commission recommande enfin aux organisations de la société civile de renforcer les actions de sensibilisation communautaire sur les droits des femmes autochtones, de promouvoir des cadres permanents de dialogue entre les détentrices des savoirs ancestraux et les praticiens de la médecine moderne, et d’engager un plaidoyer en faveur de la reconnaissance juridique, sociale et culturelle du rôle des sages-femmes autochtones.

La Commission réaffirme solennellement son engagement indéfectible à poursuivre sans relâche ses efforts pour la promotion et la protection des droits de l’homme en général, en accordant une attention particulière à la préservation des droits des populations autochtones. À cet égard, elle continuera de mettre en œuvre une batterie d’actions coordonnées, incluant le travail de terrain, des campagnes de sensibilisation de masse, des actions de plaidoyer auprès des pouvoirs publics, des missions d’enquête et d’investigation, le traitement diligent des requêtes et l’auto-saisine, des visites régulières de tous les lieux de privation de liberté, des interventions en amicus curiae devant les juridictions, ainsi que des ateliers de formation et de renforcement des capacités. La Commission exhorte une fois de plus toutes les personnes qui se considèrent victimes ou témoins de violations des droits de l’homme en général, et de violation des droits des populations autochtones en particulier, à la saisir sans délai, y compris par le truchement de son numéro vert, le 1523 (gratuit, même sans crédit de téléphone).

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Annette Olinga

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