ECONOMIE

Fiabiliser l’état civil en Afrique centrale: Les experts de La CEMAC réunis à Yaoundé pour valider un guide pratique des données démographiques

Written by Annette Olinga


Réunis à Yaoundé du 20 au 22 avril 2026, les experts de la CEMAC, avec l’appui de l’UNFPA et de la Banque mondiale, finalisent un référentiel régional pour fiabiliser les données démographiques et garantir une identité juridique à tous les citoyens.

La transparence des listes électorales, la lutte contre la mortalité évitable, l’efficacité des politiques d’aménagement du territoire et l’atteinte des Objectifs de Développement Durable (ODD) reposent sur un pilier souvent invisible mais fondamental : l’état civil. Pourtant, en Afrique centrale, ce pilier vacille. Face à ce constat, la Commission de la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC) a ouvert ce lundi 20 avril 2026 à Yaoundé un atelier régional de validation d’un outil majeur : le Guide pratique de mise en œuvre des systèmes d’enregistrement des faits et des statistiques de l’état civil (ESEC).

Jusqu’au 22 avril, une quarantaine d’experts des six pays membres (Cameroun, Congo, Gabon, Guinée Équatoriale, République centrafricaine et Tchad) sont réunis à Yaoundé, pour doter la sous-région d’une norme commune, moderne et interopérable.


Un diagnostic alarmant : des naissances enregistrées, des décès et divorces ignorés

    La cérémonie d’ouverture a été présidée par Nicolas BEYEME NGUEMA, Commissaire en charge du Département des Politiques Économiques, Monétaires et Financières de la Commission de la CEMAC, entouré des représentants du Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA), de la Banque mondiale et du Directeur général de l’Institut national de la statistique du Cameroun.

    Dans son allocution, le Commissaire Beyeme Nguema a dressé un tableau sans complaisance, rappelant les conclusions de l’atelier préparatoire tenu à Bangui en novembre 2025.

    « Nous avons dressé un diagnostic précis. Aujourd’hui, toutes les naissances ne sont pas dûment enregistrées. Le reporting des décès n’est pas correctement effectué. Cela conduit à des absurdités administratives : lors des élections, des personnes décédées se retrouvent encore sur les listes électorales. Quant aux divorces, personne ne trouve d’intérêt à les mettre à jour dans les fichiers. » a-t-il déploré.

    Ce constat est partagé par l’ensemble des partenaires techniques. Si des progrès notables ont été réalisés dans l’enregistrement des naissances, la couverture des décès (hors structures sanitaires), des mariages et des divorces reste très lacunaire. Cette carence prive les États de données vitales pour la planification sanitaire, l’identification des causes de mortalité et l’élaboration de politiques publiques fondées sur des faits réels.

    L’urgence d’une vision régionale : pourquoi un guide pratique ?

      L’objectif de l’atelier de Yaoundé n’est pas anodin. Il s’agit de transformer des feuilles de route nationales disparates en une stratégie régionale cohérente.

      « Nous nous réunissons dans le cadre communautaire pour une vision partagée, afin qu’il y ait une véritable comparabilité des données d’un État à l’autre. » a insisté le Commissaire.

      Le guide pratique proposé vise ainsi à :

      · Harmoniser les cadres juridiques, institutionnels et opérationnels.
      · Garantir un enregistrement continu des événements vitaux tout au long de la vie (de la naissance au décès).
      · Établir un cadre durable pour l’identité juridique, conforme aux standards internationaux (notamment l’Objectif de Développement Durable 16.9).

      Des solutions concrètes : digitalisation, interopérabilité et changement comportemental

        Pendant trois jours, les travaux des experts se concentreront sur six axes stratégiques :

        1. Analyse de la chaîne de valeur des données : de la notification (en mairie ou à l’hôpital) jusqu’à la production des statistiques finales.
        2. Évaluation des procédures d’enregistrement des naissances, décès, mariages et divorces.
        3. Promotion de la digitalisation et de l’interopérabilité des plateformes (liaison entre les systèmes d’état civil, les bases de données sanitaires et les instituts de statistique).
        4. Intégration d’approches de changement social et comportemental pour accroître la demande d’enregistrement par les populations.
        5. Définition d’un cadre de suivi-évaluation et d’une feuille de route pour la mise en œuvre.

        Un exemple concret a été fourni par le représentant de l’UNFPA :

        « Nous avons élaboré des recommandations pour que les décès survenant en dehors des systèmes de santé, par exemple dans les communautés, puissent être intégrés dans les statistiques officielles. Connaître les causes de ces décès est essentiel pour comprendre la mortalité réelle d’un pays et orienter les politiques de santé publique. »

        Le Cameroun, cas pilote : réforme législative et fichier national

          L’hôte de l’atelier, le Cameroun, a partagé son expérience nationale, illustrant la dynamique de réforme en cours. Le Directeur général de l’Institut national de la statistique (INS) a rappelé les avancées récentes de son pays.

          « La loi de décembre 2024 portant organisation du système d’enregistrement des faits d’état civil au Cameroun introduit des innovations majeures, notamment la mise en place d’un Fichier National d’État Civil. Une initiative d’interopérabilité entre le système d’état civil, le système d’information sanitaire et le système central de l’INS est déjà en cours d’expérimentation. »

          Il a souligné que lorsque l’exhaustivité d’une source administrative atteint environ 95 %, celle-ci peut remplacer avantageusement les recensements pour certaines productions statistiques. L’enjeu est donc de hisser les systèmes ESEC de la sous-région à ce niveau de fiabilité.

          Une ambition commune : ODD, Agenda 2063 et gouvernance publique

            Au-delà des aspects techniques, l’atelier de Yaoundé porte une ambition politique forte. La finalisation et la validation de ce guide pratique permettront de répondre aux exigences de l’Agenda 2030 des Nations Unies et de l’Agenda 2063 de l’Union Africaine.

            « L’état civil n’est pas seulement le fondement de l’identité juridique des citoyens, a conclu le DG de l’INS camerounais, il est le pilier essentiel pour la production de statistiques vitales indispensables à l’éclairage de nos politiques publiques, notamment en matière d’aménagement du territoire et de production d’infrastructures sociales. »


            À l’issue de ces trois jours, les experts devraient :

            · Valider formellement le guide comme norme régionale de référence.
            · Consolider un document final intégrant les spécificités locales et les innovations technologiques.
            · Obtenir l’approbation formelle des États membres.
            · Élaborer une feuille de route concrète pour la diffusion et l’intégration du guide dans les cadres législatifs nationaux.

            En réunissant les ministères de l’Intérieur, de la Santé, les Instituts Nationaux de Statistique et des partenaires internationaux (Banque mondiale, UNICEF, OMS, CEA, AFRISTAT), la CEMAC pose une pierre décisive à l’édifice de la gouvernance régionale. Ce guide pratique, une fois adopté, ne restera pas un simple document technique. Il deviendra le levier d’une transformation profonde : celle d’une Afrique centrale où chaque naissance est comptée, chaque décès est analysé, et chaque citoyen possède une identité juridique reconnue tout au long de sa vie.

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