Longtemps montré du doigt pour sa complaisance envers la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN), le Cameroun a enclenché une série de réformes majeures depuis 2024. Pourtant, alors que le pays reste sous le coup d’un « carton rouge » de l’Union européenne, les défis à relever restent immenses pour sauver un secteur vital pour des centaines de milliers de Camerounais.
Un contexte critique : le « carton rouge » de l’UE comme électrochoc
Le chemin de la vertu camerounaise a été contraint. En 2021, l’Union européenne adressait un premier « carton jaune » au Cameroun, dénonçant des lacunes criantes dans le contrôle de sa flotte de pêche et l’application de ses propres réglementations. Faute de progrès jugés suffisants, le pays a été rétrogradé en janvier 2023 au statut de « pays non coopérant », écopant d’un « carton rouge » assorti d’une interdiction d’exporter ses produits de pêche vers le marché européen.

Ce coup de semonce diplomatique et économique a finalement servi de déclencheur. Face à l’isolement commercial et à la détérioration de son image, Yaoundé a accéléré le pas.
2024-2026 : un arsenal juridique et diplomatique renforcé
Sous la pression, le gouvernement a déployé une stratégie tous azimuts pour lutter contre la pêche INN, avec un pic d’activité normative et diplomatique.
Une refonte législative ambitieuse
Le 23 décembre 2024, le président a promulgué une nouvelle loi sur la pêche et l’aquaculture. Ce texte de 105 articles modernise le cadre juridique : il interdit formellement la capture d’espèces protégées et l’usage d’engins destructeurs, tout en prévoyant des peines et amendes significativement renforcées. Pour rendre la loi opérationnelle, trois décrets d’application ont été publiés par le Premier ministre en mars 2026, et les arrêtés interministériels sont en voie de finalisation.
Transparence et listes officielles
Dès mars 2025, le gouvernement a publié une liste de 27 entreprises navales autorisées à pêcher dans les eaux territoriales pour l’année. Une démarche de transparence destinée à clarifier les opérateurs légaux. La liste pour 2026 est déjà finalisée au ministère des Pêches (MINEPIA).
Engagement international
Le Cameroun a multiplié les adhésions symboliques et contraignantes :
· 29 avril 2025 : adhésion à la Charte mondiale pour la transparence dans la pêche, lors de la conférence « Notre Océan » à Busan (Corée du Sud), promettant un accès public aux données des navires et une meilleure traçabilité.
· 2024 : adoption de la loi ratifiant l’accord de l’OMC sur les subventions à la pêche, visant à réduire les aides publiques à la surpêche industrielle.
· 2025 : ratification de l’Accord BBNJ (Biodiversité au-delà des juridictions nationales), qui encadre les activités en haute mer.
Partenariat technique
Avec l’appui de la FAO, le Cameroun élabore un plan d’action conforme à l’Accord sur les mesures du ressort de l’État du port (PSMA), afin d’empêcher les navires INN d’utiliser les ports nationaux pour débarquer leurs prises.
Des défis majeurs encore à relever
Malgré ces avancées, la route est encore longue. Le secteur reste fragile.
· Surveillance maritime insuffisante : avec seulement 400 km de côtes, le pays peine à patrouiller efficacement sa zone économique exclusive face à des navires étrangers indélicats.
· Traçabilité défaillante : identifier et suivre les navires opérant sans autorisation demeure un casse-tête technique.
· Application effective de la loi : les textes existent, mais les moyens des garde-côtes et des inspections restent limités. Sanctionner reste un défi.
· Coordination régionale faible : la lutte contre la pêche INN nécessite une coopération bien plus solide avec les pays voisins du Golfe de Guinée.
· Équilibre avec la pêche artisanale : il est essentiel de ne pas étouffer la pêche artisanale, qui représente la majorité des emplois et de la production locale.
Ce que risque le Cameroun s’il relâche ses efforts
L’enjeu dépasse la simple conformité européenne. Un retour en arrière serait dramatique à plusieurs titres :
- Maintien des sanctions européennes : le carton rouge pourrait perdurer, bloquant l’accès à un marché premium et ternissant l’image du pays auprès d’autres partenaires.
- Pertes économiques aggravées : la pêche INN coûterait déjà plus de cent milliards de FCFA par an à l’économie nationale (manque à gagner fiscal, surpêche, importations).
- Insécurité alimentaire : le poisson est une protéine majeure pour les Camerounais. Sa raréfaction ferait flamber les prix et accroîtrait la dépendance aux importations.
- Dégradation des écosystèmes : chaluts destructeurs et captures d’espèces protégées menacent la biodiversité marine.
- Affaiblissement de la souveraineté : ne pas contrôler ses eaux, c’est hypothéquer la crédibilité régionale et la stratégie nationale d’économie bleue.
Le défi technologique et institutionnel
Pour que les réformes portent leurs fruits, le Cameroun devra impérativement investir dans des outils modernes : systèmes de surveillance satellitaire (VMS/AIS), digitalisation des licences de pêche, formation d’inspecteurs portuaires, et coopération renforcée dans le Golfe de Guinée.
Le sursaut est réel, mais le temps presse. Alors que plus de 212 000 personnes dépendent directement de la pêche et que la production stagne autour de 300 000 tonnes par an, l’avenir du secteur halieutique camerounais se joue dans la capacité du pays à transformer ses belles promesses en contrôles quotidiens sur l’eau.
Février 2026 – Le Cameroun a-t-il définitivement tourné la page de la pêche illégale ? La réponse dépendra de la mise en œuvre concrète des décrets de mars et de la volonté politique à financer une surveillance maritime à la hauteur des enjeux.

